Patti Smith portant une de ses robes fétiches, photo Robert Mapplethorpe, 1979

Icône culturelle des années rock et punk de l’Occident, Patti Smith a déjà publié plusieurs livres issus de ses longs moments passés derrière une petite table sur laquelle était posée un café, dans sa cuisine sommaire de Detroit – avant que mari et enfants se réveillent – ou dans la chambre d’hôtel d’une vallée – Charlotty – perdue au nord de la Pologne, ou dans une « petite chapelle reconvertie sur la propriété d’amis proches dans le sud de la France », ou encore sur la terrasse de l’hôtel Suisse donnant, à Nice, sur la Baie des anges.

Comme tout autobiographe, elle a ainsi « griffonné » au stylo de multiples pages reconstituant des épisodes de vie, vécus dans le New York bohème avec Robert Mapplethorpe (Just Kids, Denoël, 2010). Elle en a rassemblé d’autres, suivant le fil d’une narration flottante épousant le cours de ses voyages, de la Namibie à la Guyane, d’un concert à l’autre, d’une tombe d’écrivain à l’autre (M Train, 2016), ou le mouvement de ses vagabondages à travers l’Amérique, un appareil photographique à la main (L’année du singe, 2020).

Aujourd’hui, elle est comme rattrapée par l’urgence de ce moment où les témoins, (dont elle !) seront tous partis mais elle se voit toujours, éructant « depuis le bord d’un monticule étincelant illuminé par les rayons d’un soleil implacable, voyageuse singulière en quête du jardin de la petite enfance ».

« Dieu et les fées, soyez réels, soyez réels, je suis l’enfant qui vous attend »

Car cette fois, elle joue jusqu’au bout le jeu de l’autobiographie, ce genre littéraire qui consiste à revenir sur des épisodes de sa propre existence, en suivant un mode narratif chronologique, en quête de sa propre réponse à la question : comment en suis-je arrivée là ? Comment suis-je devenue celle que je suis aujourd’hui ?

Elle part donc de son premier souvenir d’enfance, la sensation éprouvée, bébé, dans sa chaise haute, face à la disparition de Bugs Bunny qu’elle a fait tomber d’un mouvement maladroit. Immédiatement après, elle évoque sa sensation de sécurité dans les bras de son père, son besoin d’évasion déjà en échappant à la main de sa mère. L’amour est présent… mais la faille est déjà là… sans que le lecteur puisse se douter alors de son ampleur.

Car Patti Smith a d’abord besoin d’affirmer, à travers des scènes imagées, vivantes, parfois émouvantes l’ancrage solide que représente pour elle cette enfance entourée de ses parents, grands-parents, oncles et tantes, d’amis, de sa sœur cadette Linda et de son petit frère Toddy puis de la petite soeur Kimberly. Certes les difficultés sont majeures avec de multiples déménagements liés aux problèmes financiers de cette famille de militaire, les maladies multiples contractée par Patti (tuberculose, scarlatine, oreillons, pneumonie, varicelle, grippe asiatique) la conduisant parfois au bord de la mort, obligeant à sa mise en quarantaine pour éviter la contagion.

Aucun de ces obstacles ne se révèle pour Patti infranchissable. Aucun ne donne lieu à une plainte. Très vite elle a conscience de sa différence et la vit comme une force. Sa mère lui offre un recueil de poèmes comme viatique, lui révélant la poésie cette « carte menant au royaume de l’imagination infinie », permettant d’atteindre une autre dimension. Quant à son père, en conduisant la famille au musée, il lui apporte l’art et la découverte de Picasso. Patti affirme sur Linda et Toddy, mais aussi sur ses camarades de classe son pouvoir de leader grâce à sa capacité à inventer des jeux et des histoires.

Elle le sait déjà. Au-delà de ces infrangibles liens familiaux, elle voulait « être libre de vagabonder, de bâtir pièce après pièce l’architecture de son propre univers ».

« Voici à quoi rêve l’autrice tôt le matin à la table d’un café, dans le salon désert d’un hôtel ou en griffonnant dans son carnet sur le banc d’une cathédrale silencieuse : un soudain éclat lumineux qui contient la vibration d’un moment particulier. Johnny Stahl attachant les lacets de mes patins. Les doigts de Butchy Magic arrachant le dard. Le souvenir intact d’actes de bonté spontanés. Le pain des anges. Le stylo tombe et je touche des blessures fantômes. Les garçons de Philadelphie ne sont jamais revenus. À quinze ans, un autre visage a pris place dans mes rêveries secrètes. Les anges m’ont servi une nouvelle part : j’ai découvert Arthur Rimbaud ».

[le dard arraché par Butchy Magic est celui d’un frelon qui a attaqué Patti Smith dans le cou]

« Dans notre quête d’illumination, nous étions peut-être impurs, mais dans celle de la simplicité, nous étions épurés; nous cherchions tous l’une et l’autre »

Patti Smith débarque d’un des bus mythiques des Etats-unis d’alors, à New York où elle ne connait personne. Elle a déjà raconté la suite de l’histoire dans Just Kids, son livre en hommage à Robert Mapplethorpe. Les personnages qui l’entourent à partir de son arrivée à New York sont devenues des célébrités, de réputation mondiale, fréquentant des lieux désormais iconiques, comme le Chelsea Hotel ou le bar CBGB dans le quartier de Bowery. Elles sont entrées dans la grande Histoire du rock et du punk dont Patti Smith sera sacrée « la reine ». Ce sont vers eux que « la Providence » la conduit en 1968.

Dans Le pain des anges, Patti Smith explore son propre parcours. Elle ne s’acquitte plus d’une dette à l’égard de ses compagnons disparus – Robert Mapplethorpe, Sam Shepard – et de tous ceux – poètes (William Burroughs, Allen Ginsberg) et musiciens –  avec lesquels elle entre de plein pied dans le New York bouillonnant de créativité des seventies. Son écriture épouse l’énergie de sa propre quête, celle de sa « voix » et de sa « voie » dans le monde de l’art, sans aptitudes évidentes au départ : « Je n’ai jamais pensé que j’allais vivre cette aventure musicale, a-t-elle déclaré dans un entretien avec Amaury da Cunha du journal Le Monde. En réalité, je ne suis pas musicienne, je n’ai pas étudié la musique, je l’ai toujours aimée, mais je voulais surtout devenir écrivaine. Tout ce que j’ai fait, disques, concerts, chansons, vient de la poésie. Mon album Horses [le plus célèbre sorti en 1975] est un enfant de la poésie. J’ai puisé dans des poèmes écrits entre 1968 et le début des années 1970 pour créer ces chansons. Horses est l’aboutissement du chemin que j’ai parcouru : de la poésie pure à une poésie plus physique, et à la performance musicale, jusqu’à l’enregistrement en studio. » 

Elle cherche à devenir elle-même, sans ressembler à personne. Même si Bob Dylan représente pour elle une figure très importante. Sa présence à un des concerts du groupe qui se constitue peu à peu autour d’elle (intégrant son frère Toddy à la technique) est un événement. Il la conduira. jusqu’à  la demande de la Fondation Nobel de représenter Bob Dylan lors de la remise de son prix Nobel de littérature à Stockholm, en 2016. À la question que lui a un jour posé Patti Smith « Pour toi, je ne suis pas une vraie chanteuse ? » Bob Dylan lui a répondu en riant « Non, tu es plus, comme moi »…

Pour accomplir ce « plus », elle est capable de tout remettre en question. Quitter New York et sa posture de vedette internationale, celle qui suscite, lors du dernier concert de son groupe à Florence en 1979 l’élan de « milliers de mômes qui se précipitaient par vagues pour escalader la scène. »

Depuis 1976, elle a rencontré l’amour de sa vie, le guitariste Fred « Sonnic ». Sa poursuite de celle qu’elle veut et doit être passe désormais par Detroit, le mariage, la fondation d’une famille, deux enfants, l’entretien d’un foyer mais aussi la naissance à une nouvelle vie, celle de l’écrivaine qu’elle a toujours souhaité être.

« Le rock m’avait offert le paysage dans lequel rendre hommage à notre patrimoine musical et spirituel avant de m’en détourner. Je suis partie à Detroit avec ma vieille valise en tissu écossais couverte d’autocollants. Je l’ai fait pour l’amour. Pour l’art. Mais aussi pour moi. Il était temps que je me débarrasse de mon vieux pardessus. Ce départ fut ma seconde déclaration d’existence ». 

« Nous vivions cachés et si notre existence n’était pas passionnante aux yeux de certains, pour nous, elle était complète. Exigeante à l’occasion, mais je sentais que j’évoluais lentement, en temps réel. C’était douloureux, comme si je grattais des siècles de peau, de cendres, de débris sur une coupe mise au jour et enfin reconnue à sa juste valeur. Bosse rebelle bosse rebelle. Je me disais : Je suis la même personne, en mieux. J’étais plus légère, en meilleure santé, certaine de la vocation que j’avais privilégiée à toutes les autres : l’écriture« .

Patti apprend à utiliser des lieux proches de chez elle pour y éprouver des sensations qu’elle transpose ensuite dans les villes étrangères où elle situe ses textes. Elle aménage une petite pièce qu’elle tapisse de feutre et elle y écrit sur une table basse au petit matin. « Parfois, écrit-elle, je restais à la porte et j’observais la lumière changer comme si cet espace était un passage secret de mon cerveau« . L’atmosphère qu’elle crée avec Fred se situe toujours à la limite entre rêve et réalité : l’horloge de la cuisine n’a pas d’aiguilles, le bateau qu’ils achètent ne pourra jamais quitter le jardin pour atteindre le rivage. Elle passe sans transition des tâches les plus quotidiennes (l’entretien de la maison et le soin des enfants) à l’exploration de mondes imaginaires qu’elle met en mots, comme dans son « Journal de Thèbes » où « elle incarne une somnambule témoin d’un meurtre à l’ombre des pyramides dans un film à petit budget« . Sa propre soeur Linda prend cette histoire magnifiée par l’écriture pour de vrais souvenirs ! Patti Smith peut accrocher au-dessus de la table où elle « s’adonne avec passion à cette activité sacrée » une photographie d’Albert Camus. Elle est autrice.

Les amis devenus lointains font toujours partie de son univers, mais ils se retrouvent maintenant trop fréquemment dans les hôpitaux et les cimetières. L’épidémie de sida, inconnue dans le Michigan, sévit à New-York : « Après la mort de Robert, l’arrachement d’une partie de moi-même, j’ai lutté pour ne pas replonger dans l’abîme » déjà éprouvé, jeune, lors d’un autre décès. Puis c’est le pianiste qui a accompagné Patti depuis ses premières lectures, Richard  Sohl, qui meurt d’un infarctus.

Et bientôt, la maladie de Fred s’annonce. « Je reprenais sans fin un manuscrit que je ne terminerais jamais. Le récit d’un voyageur ne voyageant que par la pensée, mon unique et mélancolique plaisir. C’était l’automne. Les poires sont tombées et je les ai ramassées. »

« Poursuis ta route, me dit une voix, cette nuit n’est qu’une nuit parmi mille autres à venir. Poursuis ta route ! »

Le 4 novembre 1994, Fred Sonic-Smith, le mari tant aimé dont pendant quatorze ans Patti n’avait jamais été séparée, « à l’exception de quelques heures à l’hôpital pour donner naissance à notre fils et à notre fille », décède. « Après l’enterrement (… ) Linda s’est chargée des tâches domestiques et nous a prodigué amour et chaleur. Toddy a consolé les enfants, leur a apporté une stabilité sur laquelle ils pouvaient compter. » Quelques jours plus tard, juste avant Noël, Toddy fait un AVC et meurt à son tour…

Il a fallu des semaines, sans doute des mois, pour que Patti Smith parvienne à concevoir le concept de « blessure sacrée » faisant référence au mythe celtique du Graal. Elle l’a ainsi formulé dans un récent entretien au journal Le Monde : « Dans Parsifal [Richard Wagner, 1882], le héros, Amfortas, a une blessure qui ne guérit jamais. Cette histoire m’a donné cette idée de « blessure sacrée ». Au lieu de ressentir sans cesse la douleur, je la considère presque comme un privilège. Parfois Fred me manque tellement, tout comme Todd, et cela me rend parfois très triste, ou frustrée. Mais, surtout, je mesure que j’ai beaucoup de chance de les porter en moi. »

Elle est soutenue par William Burroughs, Allen Ginsberg, Bruce Springsteen, et elle accepte qu’on l’aide « à démarrer une nouvelle vie ». Elle revient à New York. Elle fait « son retour devant le public grâce aux poètes ».  La vie, les sorties de disques, les tournées reprennent…Et face à la mort, cette fois, d’Allen Ginsberg puis de William Burroughs, une nouvelle fois son cœur se brise, « Mais je n’ai pas versé de larmes. En réalité, prise de rage, j’ai noirci du papier avec fièvre, comme pour les faire revenir, matérialiser l’indissoluble filament qui nous reliait tous ».

Dans ce travail de reconstruction qui s’opère, dans cette quête d’elle-même qu’elle ne cesse de mener, s’appuyant parfois sur des prières, « des prières modernes, à peine un langage. Un gémissement, un tic musculaire… », dix ans après la mort du père, puis de la mère… un événement surgit. Il referme la boucle autobiographique par un double retour, sur la filiation et sur les origines. À 20 ans, Patti Smith a confié à l’adoption la petite fille qu’elle se sentait incapable d’élever… cinquante ans plus tard, elle la recherche et la retrouve. À 23 ans, la mère de Patti Smith l’a engendrée et des rumeurs ont toujours laissé entendre que son père biologique n’était pas Papa Frank, celui qui l’a élevée… Après un test ADN réalisé avec sa sœur Linda et avec l’aide de sa fille aînée retrouvée, Patti Smith identifie Sydney, son père biologique. Sa réaction est à l’image de toutes celles qui ponctuent le livre face aux difficultés et même aux malheurs : « J’admire le silence de ma mère : elle savait que j’avais une préférence pour lui [Papa Frank] et au lieu d’en éprouver du ressentiment, elle m’a protégée en me cachant qu’il n’était pas mon géniteur. Ainsi, ma sœur et moi avons fini par être reconnaissantes de sa mésaventure au sortir de la guerre. » Patti Smith a donc deux pères, son père biologique et celui qui l’a élevée. Et elle en est fière. Tous deux, avec la femme – sa mère – qui les a réunis, sont à l’origine de celle qui, à près de 80 ans, a atteint ce qu’elle a toujours voulu être :

« Je rêvais surtout d’écrire de grands livres et de voir le monde. J’ai même dit à Robert qu’un jour je serais publiée chez Gallimard, le même éditeur que Camus ! »

Et en 2026, c’est Gallimard qui la publie en français !

Références

Patti Smith, Le pain des anges, trad. Claire Desserrey, Gallimard, 300 p., 2026

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