Patrick-White-Outback-Australien|Aliette Armel
L'outback australien, cadre de L'Arbre de l'homme de Patrick White (photo Terra Australia)

« Dans l’ordinaire, saisir l’extraordinaire, trouver le divin dans les âmes les plus simples, opérer l’échange permanent du un au tout, du petit au grand. » C’est ainsi qu’Hélène Cixous évoque l’œuvre de Patrick White dans Le Monde du 19 octobre 1973 au lendemain de l’obtention du Prix Nobel de Littérature par l’écrivain australien « pour son art narratif épique et psychologique qui a introduit un nouveau continent (l’Océanie) dans la littérature ». En dépit de cette accession à la célébrité mondiale, le roman majeur de Patrick White, L’arbre de l’homme, paru en 1955, n’a été traduit en français qu’en 2025. Cette parution a été unanimement célébrée par les critiques, libraires et lecteurs découvrant, fascinés, un chef d’œuvre trop longtemps caché, une « méditation puissante sur la condition humaine, le lien à la terre, et la beauté fragile de l’existence ».

Une aventure de lecture hors norme

Celui qui ouvre ce livre est happé par sa puissance. Les moindres gestes, les moindres pensées du chien et de son maître, les moindres bruissements dans le silence du bush « du thé glissant sur du métal », de la hache abattue sur le flanc d’un arbre ou de la mastication du cheval au fond de sa musette sont saisis tour à tour par un orfèvre du langage aux sens aiguisés. À petites touches, il décrit le jeune Stan Parker dégageant un vaste espace dans une zone désertique du Sud de l’Australie pour y implanter sa maison, planter son jardin, parquer les vaches qu’il compte élever, avec Amy, la femme qu’il rencontre dans le village voisin et épouse.

600 pages plus tard, après un ouragan, une inondation, deux naissances, un orage, un incendie, plusieurs rencontres étonnantes, une guerre, le départ aventureux des enfants à Sydney, la mise à l’épreuve de liens amicaux solides, Stan et Amy terminent leur parcours dans ce monde, dans le même jardin où ils l’avaient commencé cinquante ans plus tôt et leur dernier échange est suscité par la réapparition d’un minuscule objet en argent, une petite rape à muscade reçue en cadeau de mariage qu’ils croyaient leur avoir été volée : pouvoir innocenter le coupable est un des derniers bonheurs d’Amy qui a toujours souhaité avoir foi dans l’humanité. Quant à Stan, allongé par terre et se sentant mourir « il pria pour plus de clarté, et cela fut soudain aussi évident que la main : il était clair que Un, et aucun autre chiffre est la réponse à toutes les sommes. »

Une écriture qui ne cesse de surprendre

En commençant une phrase, le lecteur de Patrick White ne sait jamais comment elle va finir : rien n’est prévisible et encore moins convenu, ni dans l’avancée des événements, ni dans le mouvement intérieur des personnages, ni dans les mots, métaphores, idées choisis, par exemple, pour conclure un chapitre violemment secoué – autant que le couple Parker lui-même – par un violent orage : « Stan était parvenu à la conclusion qu’il était prisonnier dans son esprit humain, comme il l’était dans le mystère du monde naturel. Seules les mains qui se touchent, la levée d’un silence, la forme soudaine d’un arbre ou la présence d’une première étoile laissaient parfois entrapercevoir une libération à venir ».

 » Patrick White, a écrit le poète britannique Ted Hughes, utilise un style narratif qui participe aussi bien de l’incantation passionnée que de la prose scientifique, immensément formelle et précise, ou de la poésie la plus sauvage, la plus impressionniste ; il y mêle de l’humour et un soupçon de l’accent nasillard australien… Ce style élaboré exerce sur le lecteur une forme d’hypnose… plus que tout autre moyen, il permet à White de conférer, même aux événements triviaux de son histoire, une dimension surréelle, semi-mythologique « .

.« Patrick White, c’est un peu le monstre tutélaire de la littérature australienne, à la fois extrêmement admiré et très redouté. Il y a un petit peu de ressentiment à son égard de la part des écrivains australiens de ces cinquante dernières années, parce qu’il a mangé toute la littérature australienne. C’est un tellement grand écrivain que ses compatriotes ont eu du mal à se faire une place dans son ombre. Mais c’est surtout un écrivain d’une sensibilité extraordinaire et c’est ce qu’on ressent à la lecture de ce livre. Il y a une façon de faire sentir les détails, les émotions, les choses les plus infimes d’une vie simple, qui est vraiment extraordinaire.« 

David Fauquembert, traducteur de L’arbre de l’homme, France Culture, Les midis de Culture, 31 décembre 2025

Patrick-White-couv|Aliette Armel

L’être humain face aux catastrophes

Les éléments se manifestent pendant tout le livre, le plus souvent sur un mode cataclysmique. Mais leur fureur destructrice révèle aussi les humains à eux-mêmes, comme au moment où les pluies diluviennes tombent sans qu’on puisse savoir quand elles vont s’arrêter : « La maison n’était plus maison ; elle se réduisait désormais à un toit pointu sur lequel la pluie s’abattait. Les gens chez eux, le soir, ne cherchaient plus à s’occuper mais restaient assis de côté, avec des visages maigres et jaunes, chacun doutant des motivations de l’autre, tandis qu’ils écoutaient cette pluie de fer. Elle tombait sans discontinuer. Elle tombait pendant qu’ils dormaient. Elle inondait les rêves des dormeurs, emportait leurs peurs et leurs ressentiments, qui flottaient sur les eaux grises du sommeil. […] C’était la pluie qui possédait leurs vies au point qu’ils en étaient exclus. »

Les animaux (chiens, vaches, oiseaux), les arbres, les plantes et bien sûr les rivières sont eux aussi totalement transformés : « le monde était eau, à présent ». Même l’arrêt des pluies, le retour de la rivière dans son lit, ne rendent pas les hommes et les femmes à leur état précédent. Ils ne peuvent plus être certains de rien, pas même de la solidité de leur maison, de la pérennité de la fertilité de leur terre et donc, de leur capacité à transmettre.

Les humains sont eux aussi capables de déclencher des événements destructeurs qui, même lorsqu’ils s’achèvent, ne permettent pas à ceux qui les ont subis – même s’ils reviennent chez eux, sains et saufs – de se retrouver « comme avant ».  Lorsque Stan rentre dans sa ferme après la Seconde Guerre Mondiale, « C’était un homme gris à présent, tout en force, mais d’une grande douceur aussi. Ses yeux se perdaient dans l’espoir. […] Il vaquait à ses occupations et pour le moment, était un peu perdu. Tôt le matin, quand la rosée collait le tissu à ses jambes, et que la brume se posait, et qu’un plein enclos de toiles d’araignées tendues dans les hautes herbes dressaient leurs petites cibles, troublant les choses, à cette heure-là, donc, fait et promesse, rêve et objet fusionnaient dans un même demi-monde. […] En ce temps de paix, il était encore réticent à accepter quoi que ce soit comme solide, factuel ou ce qu’on appelle permanent. Bien des choses demandaient à être prouvées. Lui seul pouvait le faire ».

Conclusion

Le lecteur ne sort pas non plus indemne de cette oeuvre incandescente, située très haut dans la liste des monuments littéraires.

Une seule critique émerge du consensus qui a salué sa sortie en France en 2025 : l’absence des aborigènes dans ce roman où les pionniers s’implantent sur des terres qu’ils considèrent comme sauvages et vierges alors que depuis des millénaires, des hommes, femmes et enfants arpentent en chantant le continent australien. Les aborigènes ont en effet défini leur territoire mental tout autant que physique, lors de voyages rituels (walkabout) accomplis en chantant des mythes sacrés venus du fond des âges : « La totalité de l’Australie peut être lue comme une partition musicale. Il n’y a pratiquement pas un rocher, pas une rivière dans le pays qui ne pouvait être ou n’avait pas été chantée. » (Bruce Chatwin, Le chant des pistes). Ce que Patrick White, en 1955, persiste à ignorer.

Références

Patrick White, L’Arbre de l’homme, trad. David Fauquemberg, Au Vent des îles, 576 p., 2025

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