
Ile à Jean-Charles en Louisiane
Isle de Jean Charles , in Terrebonne Parish, Louisiana.
« Mon père, dont les voyages m’ont tellement fait rêver, m’avoue sa difficulté à se rendre ne serait-ce que jusqu’à son atelier à quelques rues de chez lui, près des arcades de briques qui relient la Bastille à la gare de Lyon. Dans ce rez-de-chaussée ouvrant sur une verrière où il a peint pendant des années s’accumulent de multiples strates de livres et d’objets.
Souvent, il pense à ces reliques qui reposent, là-bas, sans personne pour les voir… Ces choses qui s’accumulent, ces choses auxquels il a tenu, auxquelles il tient encore, et qui désormais le menacent.
Qu’est-ce que tout cela deviendra « après », quand il ne sera plus là ?
Derrière cette question qui l’obsède, je devine la crainte que cette montagne qu’il a mis sa vie à construire finisse par s’écrouler sur moi ».
La découverte d’une île
La découverte d’une île
Hélène Gaudy a découvert l’existence d’une île en Louisiane portant le prénom de son père, Jean-Charles. Cette île va disparaître et avec elle les derniers Amérindiens francophones qui l’habitent. L’incertitude des contours, de la séparation entre la terre et les eaux montantes, gagne chaque jour. Cette figure géographique « ouvre une brèche, réveille une urgence » : susciter une vraie rencontre avec cette « présence tranquille, jamais interrogée » d’un père qui, à quatre-vingt-quatre ans s’avance sur le chemin de la disparition sans avoir levé – fût-ce pour lui-même – le voile de l’oubli pesant sur ses souvenirs d’enfance, les incertitudes d’une adolescence où il tenait déjà des carnets, ses voyages jamais racontés, la guerre d’Algérie où se sont succédés le « douloureux chocs des images » et les attentes angoissées, les quatorze mille poèmes longtemps écrits au rythme d’un par jour, les objets accumulés jusqu’à l’étouffement de l’espace dans un atelier où s’est déployé son talent de peintre…
La fille s’engage sur le chemin étroit auquel se réduit de plus en plus la vie de son père, ouvre la porte de l’atelier et la boîte aux souvenirs, débusque documents et archives, retourne sur les lieux de l’enfance disparue. Elle suscite un lien fort et doux de complicité avec ce père, toujours bien vivant, et instaure avec lui un vrai dialogue.
L’exploration des traces
L’exploration des traces
Ce livre est une quête des lieux et des paysages, des mots et des images, des objets, des temps…
Temps de la vie du père, de son enfance dans le secret et les dangers de la Résistance, de l’adolescence complexée et en colère, des amours, platoniques des voyages en scooter, de l’engagement, de la guerre d’Algérie, du mariage, de l’engendrement, de l’atelier où s’accumulent et s’enferment traces, créations, fragments…
Temps qui se croisent et s’interpénètrent de génération en génération, identités qui se construisent et s’entrechoquent, transmission qui s’opère jusqu’au fils de la narratrice. L’apparition de cette « vie neuve qui lisse tout ce qui la précède » a marqué le corps d’Hélène Gaudy mais aussi son rapport à la mémoire et aux événements antérieurs, comme sans doute sa propre naissance a joué un rôle dans la mise en retrait des souvenirs du père, « jusqu’à la limite de l’effacement » …
Au fil des années de quête et d’enquête, l’image de départ change et avec elle , « L’île s’est creusée, inversée, quelque chose s’est glissé, quelque part, sous ma peau, une mémoire plus fluide dont je deviens la trace ». D’une île à l’autre, de la Louisiane à la Bretagne, Hélène Gaudy prend sa place dans le cycle des générations et libère son père d’un poids qu’il a été trop longtemps seul à porter.
« Les mille lumières de Beyrouth cassées par la frange de la mer,
Trop de découvertes se superposent trop vite.
Trop d’énigmes.
À Petra, grimpette au sommet du Deir : fourmi au-dessus du vide.
Rocher très friable où courent des lézards bleus.
La pureté mathémathique de la nuit fait surgir tous les mystères à la fois – et je dors sur une large table plate tout au bord de l’eau.
Fraîcheur et menthes sous ma tête.
Dans ce calme grandiose, je me suis retrouvé. »
Fragments de notes prises par le père lors d’un de ses voyages

Le devoir d’oubli
Le devoir d’oubli
Ensemble, le père et la fille ont fait sortir la mémoire des incertitudes de l’oubli jusqu’à la découverte finale, aux abords de l’île Callot dans la baie de Morlaix : la poésie du père est « un système de brouillage. Elle pirate la mémoire, elle la remplace. Il n’écrit pas pour se souvenir. Il écrit pour oublier » et préserver le regard porté loin de soi et du passé, sur l’extérieur et le devenir, sur les paysages.
Dans la dernière image du livre, le père plonge dans la mer, devant « l’île qui se dilate au loin » et s’éloigne à la nage en laissant à sa fille « le monde, autour, à regarder ».
« Ce livre parle de l’incertitude face à la capacité de nos actes, de nos paroles, de nos objets à nous survivre, dans la réalité des choses, dans la mémoire des autres et dans la transmission… L’écriture d’Hélène Gaudy, presque comme un miracle, est aussi légère qu’une plume et elle accomplit sous nos yeux cet acte magique de faire vivre, éternellement, dans l’acte même d’écrire, magie prolongée par l’acte de lire, qui parachève cette lutte incessante contre l’engloutissement. » (« Tu ne mourras pas », En attendant Nadeau, Gabrielle Napoli, 31/VIII/2024).
Conclusion
Le père est libéré de la hantise du devenir des strates de traces accumulées dans son atelier. La fille a accepté que son « devoir de mémoire » comporte aussi un « devoir d’oubli », d’acceptation de l’autre jusque dans son refus d’élucider les mystères et dans sa volonté de « s’alléger de ce qu’il sait »…
Et le silence se fait…
Références
Hélène Gaudy, Archipels, , Éditions de l’Olivier, 286 p., 2024, Points-Seuil, 2025.
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