Sylvain Prudhomme-lac|Aliette Armel

Les chapitres sont courts, la parole claire, les énoncés vifs, les détours du récit accentuent l’envie de tourner les pages, mais dès le départ, le lecteur sait que le chemin sur lequel il s’engage avec le narrateur sur les traces d’une photographe voyageuse et passionnée de haute-montagne est une quête métaphysique tout autant qu’artistique, scientifique et juridique (un meurtre a été commis). Dans cet espace de falaises et de pierriers, d’à-pics et de crevasses, d’effrois et de rêves, l’eau du lac recèle des zones d’ombre dans ses profondeurs, le feu prend des dimensions pascaliennes et les modes de perception finissent par atteindre « un degré de connaissance où les choses ne sont plus perçues isolément mais dans leurs relations, leur développement, leur unité »

« Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac – et puis j’ai compris que c’était le lac qui me regardait ».

Un croquis très simple décrit le lieu : la forme ovoïde centrale, celle du lac, est inscrite dans un autre ovale, celui dessiné par les cimes de plus de 3 000 mètres qui entourent la vallée, totalement enclavée. Son seul accès est un sentier, au nord, qui monte du parking de La Viranche jusqu’à « la cabane du lac » où logent parfois des équipes scientifiques, comme celle de l’archéologue Florence Fabre en quête d’abris creusés au néolithique et Jérôme, le gardien du parc. Paola, elle, a obtenu d’y résider pour un projet artistique. À travers ses images, elle cherche à capter les mouvements des insectes et des oiseaux, les trouées de la lumière entre les arbres et les rochers, mais aussi les signes venus de l’autre côté du lac, de la réserve isolée du reste du monde par des falaises. Elles en barrent l’accès plus sûrement encore que l’arrêté administratif interdisant l’entrée dans cette réserve rendue au monde sauvage. Paola, elle, y sent une présence humaine. Pour elle, « Photographier, c’est toujours poursuivre un invisible« .

Déjà une mort est intervenue, un alpiniste-blogueur est tombé d’une falaise de 300 mètres… ni le pourquoi, ni le comment de cet accident n’ont été vraiment élucidés. La tension s’installe.

Restée seule pendant son second séjour à la cabane au début de l’hiver, Paola est déclarée disparue. Le narrateur – qui demeure anonyme – se lance dans l’enquête.

Une enquête captivante

Cette enquête nous emporte à la découverte d’une galerie italienne où Paola a exposé. Elle nous plonge dans l’étude de ses plaques de verre et de ses carnets restés dans la cabane. Elle nous fait connaître les témoins de sa vie professionnelle et personnelle. Ces éléments permettent au narrateur de retracer sa personnalité « changeante comme l’eau du lac », exigeante et énergique suscitant admiration et attachement. Il l’imagine, il la sent s’éloigner peu à peu de la vie dite « ordinaire », de son couple qui « part à vau-l’eau », pour retourner vivre dans le silence de la vallée, emportée par le désir d’une vérité qu’elle pressent plus haute que tout. Elle laisse « les strates de secrets » s’accumuler en elle, sans partager avec quiconque ce qu’elle voit. Un feu apparaît devant ses yeux, mais de manière fugace. La fumée qui s’en dégage est évanescente. Devenu presque aussi aiguisé – mais aussi intérieur et profond – que celui de Paola, le regard du narrateur, parvient à saisir l’infime traînée blanche montant vers le ciel de la réserve sur les dernières plaques de l’artiste exposées à la Maison de la Photographie.

« Peut-être est-ce moi qui invente. Peut-être que les histoires que nous nous racontons ne parlent-elles jamais que de nous-mêmes, de nos angoisses, de nos fantasmes… Je suis monté trois fois à la cabane du Lac depuis sa disparition. Avec l’autorisation de l’équipe scientifique du parc, j’ai été un des derniers à pouvoir y monter, avant que l’accès à toute la zone soit définitivement fermé, l’été dernier…

Pendant une semaine j’ai arpenté là-haut les rives qu’elle avait arpentées. Je me suis promené parmi les blocs sur lesquels elle avait installé sa chambre. J’ai dormi dans le lit qui avait été le sien. Je me suis fait du café dans le même mug, chauffé au même poêle. Muni de ses jumelles j’ai épié le lac, scruté la réserve. À plusieurs reprises il m’a semblé voir bouger quelque chose. Passer une silhouette dans le sous-bois…. J’ai continué à me promener sans pouvoir me défaire du sentiment que tapie en face elle me suivait du regard. Ne perdait pas un seul de mes gestes. »

Réensauvager le monde

Réensauvager le monde, tel est le titre du best-seller de Katherine McKay, « Géologue, alpiniste, militante écologique irlandaise » (1954-2006) que Paola s’est choisie comme mentor. Elle l’a découverte sur Internet, car comme tous les autres personnages de ce livre, elle utilise les moyens contemporains de recherche et communication, même si elle prend ses clichés, comme aux débuts de la photographie, avec une lourde chambre et sur des plaques de verre très encombrantes.
Dans la vallée comme vers les sommets, le sauvage est partout, dans la pluie qui tombe avec « une humeur de massacre », dans la taille insolite d’un « silène acaule vieux de plusieurs centaines d’années, immense oreiller de mousse vert vif sous lequel poussent d’autres plantes, protégées du gel par sa chaleur », dans la profondeur du vide qui s’ouvre sous les raquettes de Paola lorsqu’elle entreprend de passer l’arête pour se retrouver  dans la réserve,  « de l’autre côté de la cascade gonflée de neige fondue, déchaînée, furieuse. »

La résolution de Paola est sans faille, au-delà de la peur, alors que le lac disparaît sous les  bourrasques de neige incessantes, son calme contamine la phrase du narrateur emportant avec douceur le lecteur dans leur conviction devenue commune. Paola disparaît pour vivre dans le monde sauvage. Et par ailleurs, ce qu’il faut faire c’est « réensauvager le monde ».

Références

Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac, Éditions de Minuit , 282 p., 2026

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