3-romans-cieldécembre|Aliette ARmel

La moisson des romans découverts ces dernières semaines était trop riche. J’ai donc choisi de les réunir. Aux antipodes les uns des autres par leur sujet ? Chez Clothilde Salelles, une histoire familiale complexe traversée par les insomnies, contée par une enfant de 10 ans. Chez Pauline Peyrade, une ode au vivant que hante Emily en quête d’une autre manière d’habiter. Chez Bruno Doucey un récit de résistance à l’invasion nazie en Crête, vibrant de l’énergie de Zena qui court à travers les montagnes mais vit aussi de poésie. Ces auteurs ont en commun leur talent à déployer des formes nouvelles de langage où s’entrechoquent les mots et les images, leur force à faire exister des personnages de femmes jeunes – de 10 ans à 30 ans -, empreintes de liberté et sensibles à leur environnement. Elles se rebellent, chacune à leur manière, contre ce qu’on leur présente comme l’inéluctable.

Clothilde Salelles, Nos insomnies, Gallimard/L’Arbalète, 2025

Avec grande délicatesse et beaucoup de subtilité, Clothilde Salelles fait résonner les mots qu’une enfant de dix ans pose sur son histoire familiale complexe traversée par les insomnies et soumise aux comportements étranges du père. Il fait peser sur la mère, la fille et les deux jumeaux, le poids des « journédificil » où chacun doit scrupuleusement respecter le diktat « chutpapadort ». L’existence familiale est ainsi rythmée par ces rituels mais aussi par de joyeuses vacances au camping l’été. Elle est soudainement fracturée par un événement se heurtant à un nouvel interdit de parole : on ne peut dire cequisépassé ni surtout lafaçondontçasépassé.  L’enfant s’aperçoit alors que les mots, « dotés de pouvoir, d’une puissance délétère » peuvent « marquer les esprits au fer rouge. C’est pour ça qu’ils effraient tant les adultes. »

Ils sont pourtant son outil de résistance et de résilience, grâce auxquels elle peut exprimer et ordonner les détails et informations qu’elle glane en observant, avec une très grande acuité, son univers familial (parents, frères jumeaux et le chien), mais aussi scolaire et amical. Grâce à elle, le lecteur en sait beaucoup mais pas assez pour être certain de cequisépassé et surtout de lafaçondontçasépassé. Il devine seulement que le père est mort, enterré et que s’ouvre alors pour la fille – et différemment pour ses frères – un chemin de construction où l’insomnie joue toujours un rôle important, mais où se révèle aussi la force de la personnalité de la mère, artiste dans l’art de répondre aux questionnements en respectant les secrets, de consoler sans étouffer sous les sentiments. Par sa présence attentive, elle permet, autant que les mots, à l’enfant singulière qu’est sa fille, de découvrir sa liberté.

Clothilde Salelles au Book Club de France Culture

3-romans-Insomnies-Clothilde Salelles | Aliette Armel
Pauline Peyrade, Les Habitantes, éd. de Minuit, 2026

À la parution de son premier roman, L’âge de détruire, Pauline Peyrade déclarait sur France Culture qu’on se met à écrire « parce qu’il y a une mise en échec de la langue dans la vie ». Elle soulignait que ses textes racontent « le moment où l’on comprend qu’il y a une oppression à l’œuvre ». Dans Les Habitantes l’oppression vient des lettres cinglantes envoyées par le père d’Emily, dépourvues de tout sentiment mais faisant référence à des articles de loi. Il l’informe qu’il va vendre – avec l’accord de sa sœur Anne – la maison de la grand-mère Moune où Emily a trouvé refuge il y a plusieurs années, avec sa chienne Loyse, au milieu de la forêt, près de l’étang, en compagnie de tous les vivants non-humains qui les peuplent.

Emily fait de la résistance, en restant sur place, en ne répondant à aucune des lettres, même lorsqu’elles émanent du notaire ou de l’agent immobilier et la menacent d’assignation devant un tribunal judiciaire. Son quotidien s’écoule auprès de la fermière chez qui elle travaille et de sa chienne Baba, dans la forêt qui prolonge le hameau, dans la présence de l’eau qui sourd du sol sur ce plateau, et dans l’observation de la multiplicité des petits signes venus des insectes, du mouvement des blés ou du grésillement des prés. « Pauline Peyrade invente une langue organique et fourmillante, décrit Amaury da Cunha dans le Monde. Elle y déploie une attention sensible aux variations d’échelle – du détail presque microscopique à la vue d’ensemble – pour saisir, par exemple, « l’été qui grésille au-dessus de la maison ».

La seule action d’Emily par rapport à la vente de la maison c’est d’inviter sa sœur, Anna, à redécouvrir cet espace où la vie bat à un autre rythme. Elle espère que les raisons pour lesquelles son départ est impossible deviendront alors évidentes, sans paroles ni explications. Mais le séjour d’Anna n’aboutit, en apparence, qu’à renforcer l’incommunicabilité entre les deux sœurs.

Pourtant dans la dernière scène du livre, Anna est présente à nouveau dans la maison, veillant sur Emily et Loyse endormies sur le grand lit. Dans sa main, Anna serre un mystérieux poing américain. Rien de plus ne sera dit, ni écrit ni, encore moins, expliqué. Tout reste en suspens, y compris l’attention toujours en alerte du lecteur.

Bruno Doucey, Où que j’aille, Emmanuelle Colas, 2026

« Je suis si peu de chose, juste un petit bout de femme sur cette terre, mais prête à tout pour défendre ma liberté. […] Au fond, ce 20 mai 1941 [jour de l’invasion aéroportée de la Crète par les nazis] j’ai fait ce que me dictait mon instinct. Fuir pour sauver ma peau, trouver refuge dans la nature, rejoindre les lieux qui m’ont toujours été familiers. Et tant pis, si cela peut paraître lâche, si c’est une façon bien peu collective de se tirer d’affaire. Poussée par une sorte de nécessité, j’ai agi comme un animal qui décampe devant la menace. Mes jambes ont parlé pour moi, elles qui savent si bien courir la montagne, qui sont infatigables, et qui m’ont déjà permis de traverser la Crète de part en part lorsque j’étais plus jeune. Je n’ai sans doute pas eu tort de filer ce jour-là, puisque je suis encore vivante. Vivante et libre »

Celle qui s’exprime ainsi est l’héroïne principale du roman où Bruno Doucey décrit avec maîtrise, force mais aussi poésie, la manière dont les bergers crétois sont parvenus à résister jusqu’en 1945 à l’occupation nazie. Zena, est une jeune villageoise qui, depuis son enfance heureuse, cultive sa « mentalité de rebelle » : elle remporte un concours de poèmes décrivant « l’âme crétoise », elle suit son père lorsqu’il traverse à pied, la Crète montagneuse et ses villages accueillants, et en 1941 elle met ses capacités de coureuse au service de la résistance.

Au fil des courts chapitres, les scènes de dialogues, de réflexions, d’actions, au présent ou au passé des souvenirs se succèdent, interrompus par de courts instants poétiques de confrontation aux éléments ou de saisissement face à la beauté des paysages. Bruno Doucey n’hésite pas à fair vivre aussi les événements du point de vue nazi, renforçant ainsi l’horreur suscitée par les décisions de tortures et de massacres prises de sang froid.

Zena et ses camarades ont parfaitement conscience du danger. « La petite flèche légère et rapide », qu’elle est devenue, court à travers les montagnes vers son destin et la liberté, la sienne, mais aussi celle de ses proches, de son village, de son île, de la Grèce et au-delà…

Bruno Doucey, Où que j'aille

Références

  • Clothile Salelles, Nos insomnies, Gallimard/L’Arbalète, 2025
  • Pauline Peyrade, Les Habitantes, Éd. de Minuit, 2026
  • Bruno Doucey, Où que j’aille, Emmanuelle Colas, 2026
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