28 mars 2024

Dans les cuisines népalaises

par Corinne C.

Sur ce hameau du bout du monde, la nuit tombe. À la lueur des cuisines, l’élan persistant de vie des népalais chasse l’adversité et fait vibrer le silence.  

Le texte de Corinne C.

Peu à peu je reste le soir dans les cuisines. On s’assoit sur les petits tapis de laine couleur lie de vin et rouge, posés sur les bancs autour du feu. Comme tous pour se réchauffer, j’ouvre mes paumes de main vers la flamme qui brille. C’est là que je perçois le pouls agité et aérien de ces intérieurs obscurs.

La nuit a gommé les derniers repères journaliers d’un travail en plein air, où l’on se croisait, avide de paroles et d’échanges. Éclairés par la flamme, m’apparaissent alors les faciès ridés des hommes sur leur tabouret, fixant sous leurs pieds le plancher noirci, un amalgame poussiéreux de terre battue et de bois. Je perçois un voile de lassitude sur leurs yeux. Leur regard s’est départi de cette existence solaire, qui les tenait le jour en osmose avec la nature, et ses beautés.

La nuit nous rassemble dans cette pénombre confinée, tout en nous séparant davantage encore du monde extérieur. Je m’imprègne moi-même de cette obscurité qui s’engouffre du dehors. Je ressens plus fortement l’isolement de ces hommes et de ces femmes dans ces montagnes, loin de tout. La nuit est ici silence, oubli du monde.

Dans chaque hameau que nous traversons, les habitations sont si rudimentaires, le quotidien si précaire, sans espoir de changement, d’ouverture, de rencontres autres. Devant cette rudesse environnante, le regard de ces hommes plongerait facilement dans l’adversité la plus banale, et la plus définitive sans doute, si un irrésistible élan de vie ne venait à eux, soir après soir, tel un miracle estompant leur extrême solitude.

Le soir, j’assiste à ce prodige, dans un tourbillon ininterrompu de gestes et de sourires. Ce sont les femmes qui s’activent auprès de tous, avec tant d’énergie et d’empathie aussi. A la lumière de la flamme, en cette heure tardive, les femmes apprivoisent leur monde, par leur bonne humeur certes, et leur vivacité, mais également leur attention à chacun, comme une raison d’être pour elles-mêmes. Dans un mélange de bonté et d’efficacité, un monde bienveillant bruit sans limite dans ces humbles masures.

Je réalise que nous sommes loin de tout, et au cœur de la vie même ; une vie attentive à l’autre, généreuse qui emplit tout l’espace et le métamorphose.

 

Références

  • Thème de l’atelier au cours duquel a été écrit ce texte : la relation à l’adversité.
  • Proposition d’écriture : Face à ce qu’on peut appeler l’adversité ou les coups du destin, les réactions de ceux qui s’y trouvent confrontés, seuls ou en groupe, sont très diverses. Les divergences sont très fortes y compris dans l’appréciation du malheur. L’objet du texte est de montrer la différence de ces réactions, liées à la relation que chacun entretient avec les difficultés. Et éventuellement les effets que ces réactions provoquent.
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  1. Perthame 4 avril 2024 à 18 h 09 min-Répondre

    Ce texte poétique et visuel nous transporte dans un ailleurs lointain et en même temps aux origines du monde tel qu’il était sans doute il y a très longtemps. Et nous ressentons puissamment sa beauté et sa plénitude.

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