Sur les chemins – Atelier 5 : Sur les chemins de l’hiver

Sur les chemins – Atelier 5 : Sur les chemins de l’hiver

Un roi sans divertissement, ode à l’hiver et à la neige publiée par Jean Giono en 1947, transmuée en film de légende par François Leterrier en 1963 (avec Charles Vanel, Colette Renard et Claude Giraud) a servi d’ouverture à l’atelier et annoncé une proposition d’écriture suscitant des histoires de neige tombée au coeur de l’hiver ou arrivée par surprise, quand on ne l’attendait plus comme le raconte Colette dans son « Voyage polaire en plaine normande« , Annick évoque « L’assourdissement » saisissant celui qui n’entend même plus ses pas dans la neige. Quant à Catherine, elle se rappelle les « Envies de neige » éprouvées par des expatriés dans des pays au perpétuel été : quand la neige devient un rêve…

VOYAGE POLAIRE EN PLAINE NORMANDE

Cette année là, le froid que chacun espère tarde à venir. L’hiver se déroule dans la grisaille et l’humidité tandis que les températures, parfois négatives au lever du jour, stagnent entre 6 et 10°C. Il faut s’accommoder de cette atmosphère qui semble définitivement installée.

Alors, dans cette morosité ambiante, on rêve de départs, de lumière, de voyages, d’ailleurs…

A deux semaines de l’équinoxe, les météorologues annoncent pour les jours à venir des chutes de neige en plaine. Personne n’y croit vraiment, sauf peut-être les enfants  qui, en l’absence de transports scolaires, prolongeront les vacances hivernales.

Un soir, à la tombée du jour, la pluie se charge de quelques flocons projetés par le vent d’Est sur les carreaux en flaques. Le matin suivant, la neige, en une mince couche, a pris possession des endroits les plus exposés et la circulation semble habituelle sur une route encore dégagée. Un ciel brumeux, blanchâtre indique que l’épisode neigeux ne fait que commencer. Vers midi, le vent maintient ses efforts pour apporter de vrais flocons, serrés, abondants. En fin de journée le paysage a changé, la neige a tout recouvert. La circulation se fait plus rare, plus lente aussi. Durant la nuit, les averses de neige se sont succédées dans un calme inhabituel et au matin la couche s’évalue à plusieurs dizaines de centimètres.

Le ciel dégagé, s’ouvre dans une lumière resplendissante. Les corbeaux et quelques merles animent le jardin. Un lièvre s’est réfugié sous un rhododendron. On craignait des coupures d’électricité dues à la charge que supportent les fils aériens. Il n’en est rien.

Inutile d’envisager un ailleurs, il est là devant nous. Les boules de graisse suspendues aux branches sont recherchées par les mésanges qui se les disputent aux moineaux. Le chat nomade ne s’est pas présenté ce matin, son écuelle de croquettes est restée pleine. Lui, qui chaque jour, en catimini, venait manger et se sauvait à mon approche. Peut-être a-t-il un vrai foyer, parfois défaillant ?

Cependant, le vent ne cesse de souffler et de répartir la neige selon son bon gré formant des congères. La route est devenue impraticable, scindée en deux par l’avancée d’une dune blanche. On réquisitionne les engins agricoles qui font fonction de chasse neige et parviennent à rétablir le passage qui sera de nouveau envahi la nuit suivante..

Dans la journée, un couple chaussé de ski de fond s’élance à travers champs, suivi un peu plus tard d’un père tirant son enfant sur une luge. Quelques randonneurs peu équipés parviennent à suivre la route, éclaboussés par les rares véhicules. 

Dans le lointain une silhouette, celle d’un attelage peu ordinaire en ces lieux, se dessine. Un traineau ! Comme en Laponie ! Le conducteur est accompagné de sa famille, installée dans une carriole,  laquelle  a subi quelques transformations. On dirait que les roues ont été remplacées par des patins. Le spectacle en vaut la peine et transporte l’esprit loin des contingences d’un hiver tourmenté. Un détour en Finlande, en passant pas les Vosges, le temps d’un après-midi.

Madame R. ne sort plus de chez elle. On se téléphone pour vérifier l’ordre des choses et des besoins. La vie à la campagne, loin des commerces a habitué aux réserves et aux en-cas. Tout va bien. Chez M, qui est souffrante depuis dix ans, le passage d’une infirmière matin et soir est une grande sécurité. Oui, la soignante  a pu circuler et elle reviendra ce soir.

Les cars scolaires ne circulent plus tandis que les enfants s’essayent au lancer de boules de neige avant de retourner à leurs écrans plus attractifs semble-t-il ?

Leurs parents sont partis au travail, la vie ne s’est pas totalement arrêtée pour autant. J’ai remis une bûche dans le poêle. De temps à autre, je guette par la fenêtre le retour du traîneau et la venue du chat. La nuit va tomber sur mon voyage polaire. Demain peut-être ?

Colette

L’ASSOURDISSEMENT

Comme quelqu’un qui devient sourd…

La phrase d’Aliette débarque par surprise alors qu’elle évoque la sensation auditive accompagnant le narrateur du livre de Samy Langeraert dans sa déambulation au milieu de «  L’hiver Berlinois ».

Beethoven, sa musique comment l’entendait-il ?

Dans sa tête sans doute.

Dans la mienne de tête, sonne un réveil.

Tic. Tic. Tic.

Pas de Tac.

Tic. Tic. Tic.

Il se manifeste surtout la nuit.

J’ai beau jeu de me tourner et retourner dans le lit.

Tic. Tic. Tic.

Je crains de devenir sourde.  Je crois que je deviens sourde.

A droite. Tic. Tic.

Plus fort à gauche.

Tic. Tic.

La mauvaise oreille.

Celle de ma mère. Celle dont le son a été coupé par un ORL charcutier qui lui avait sectionné le nerf facial au cours d’une opération à la suite d’une mastoïdite.

Elle avait quinze ans alors et est sortie de la clinique le visage défiguré.  Désespérée.

Toute sa vie, elle en a souffert. A table surtout. Comment entretenir la conversation quand on peine à entendre ce que dit le voisin ?

Alors, elle souriait.

Elle savait très bien jouer de sa semi-surdité pour ne pas entendre ce qu’elle ne voulait pas entendre. C’est un truc de sourd ça.

Les sourds sourient beaucoup.

Françoise par exemple. Elle entend de moins en moins. Ça agace sa fille. Alors elle s’est fait équiper d’appareils auditifs pour ne pas la faire répéter. Mais avec les oreillettes, toutes sortes de bruits sont amplifiés : le journal que l’on froisse ; le cliquetis des clés ; le bruissement du stylo sur la feuille de papier… Les branches de lunettes crissent sur les oreilles. La chaise craque en glissant sur le tapis. La chasse d’eau devient cataracte. Tout ce boucan l’exaspère (et doit aussi la fatiguer). Alors, les petits appareils que l’on ne voit même pas, bien cachés par les oreilles, restent dans leur chargeur. Alors elle sourit et derrière son air attentif, il faut deviner qu’elle n’entend rien. Mais rien. Elle ne fait même plus répéter… Elle s’enferme.

Sourde comme un pot.

L’expression fleurit bon sa campagne ; un coin de feu devant la grande cheminée dans la grande pièce de la ferme rénovée. L’effondrement silencieux des bûches dans un rougeoiement de braises. Le balancier de la Comtoise  oscille dans le silence. Les minutes s’allongent.

Tiens mais il neige !

Cette phrase lancée par l’ami, je l’ai moins entendue que sentie, portée par ce furtif air froid descendu de la cheminée qui refoule la fumée dans la pièce et nous fait tousser.

Les flocons dansent à la fenêtre.

Vite. Les bottes.

Courons danser dans la neige

Et

Prendre rendez-vous chez l’otho-rhino-laryngologiste pour équiper bonne et mauvaise oreille.

Enfin ! Entendre tomber la neige !

Et les consignes de la sage Aliette.

Annick

ENVIES DE NEIGE

La période de Noël s’était annoncée par une hausse des températures frisant les 38 degrés. Sur le bord des routes et des allées, les flamboyants explosaient en myriades de  pistils carmin.  L’océan indien était bombé à l’horizon. Chacun de nous songeait  avec un brin de nostalgie à sa famille restée en métropole par delà cette frontière tremblotante. Nous formions une joyeuse bande de jeunes adultes prêts à affronter la vie. Confortablement installés sur la varangue d’une charmante case créole, véritable maison de poupée en bois aux colonnades grises et lambrequins ouvragés, nous rêvions. Nos regards s’attardaient sur le jardin cascadant en contrebas, sur le bassin piqué de fines hélices de papyrus et au loin, après le portail en fer, sur l’immensité de l’océan. A nos pieds des tortillons chinois se consumaient doucement, laissant s’échapper une légère fumée censée éloigner les moustiques vibrionnant le soir autour de nous.

La radio crachotait les informations du jour dans l’émission « Au vent des Mascareignes ». Ce seul titre nous emportait vers des lointains toujours plus exotiques. Soudain nous nous étions rapprochés du poste. En cet hiver 1970, voilà que la neige était tombée en abondance en métropole surprenant tout le monde. Sur les routes et autoroutes des files de voitures s’étaient retrouvées piégées, immobilisées. Leurs occupants  contraints à passer la nuit dans leurs habitacles froids en attendant les secours. Cette annonce nous paraissait surréaliste. Nous étions sur une autre planète.

La neige, oui , la neige ! Nous évoquions en riant l’histoire de ce jeune homme débarquant à l’aéroport, une paire de ski sur l’épaule. Le malheureux avait repéré avant son départ sur une carte  la présence  sur l’île d’un « piton des neiges ». Visiblement c’était pour lui une », promesse d’exploits sportifs et de descentes  en Christiania. Nous qui étions déjà de vieux réunionnais aguerris, cette méprise nous réjouissait. Nous étions arrivés presque tous en même temps dés la fin de nos études  8 mois auparavant. Nos corps amollis par le climat  réclamaient leur dose de fraîcheur. Nous randonnions régulièrement et arpentions en tous sens cette île montagneuse aux reliefs saisissants, découvrant les cirques , les îlets , le volcan  et les forêts primaires. Nous nous équipions de vêtements chauds pour les marches de nuit. Le lever de soleil était un spectacle à ne pas manquer. Il était  accompagné de lents basculements de nuages épais d’un blanc neigeux, passant d’un cirque à l’autre pour s’évanouir ensuite, dévoilant un paysage de roches impressionnantes de poésie. L’océan n’était jamais loin. Au tiers d’un sommet, dans une dépression rocheuse, presque une grotte, on venait jadis casser des blocs de glace pour les livrer à dos d’homme jusqu’aux bateaux au mouillage. 

Nous étions donc attablés. Une légère brise couchait les flammes des bougies.  Comme chaque jour à 18 h, le jour déclinait d’un coup, ce qui faisait dire à certains que sur cette île nous vivions tous à un rythme de fonctionnaire, soleil compris. La discussion portait ce soir là  sur les festivités de Noël ; comment et où célébrer ce moment unique de l’année. Ce sont nos corps qui ont parlé. Des envies  pressantes de froid et de neige, essentielle pour la magie. Nous sommes tous tombés d’accord pour réserver une auberge à la « montagne ». On ne pouvait rêver mieux. C’était le décor ad hoc. Une unique rue en pente, un silence de paysage givré, des odeurs de sous bois, d’humus, des fougères arborescentes parées de perles de brouillard.  Nous étions presque retombés en enfance avec l’image d’un traîneau glissant sur une étendue de neige vierge. Dans l’auberge le feu ronronnait dans la cheminée. Nous étions loin de nos bases  mais  nous avions réussi à reconstituer une atmosphère  presque hivernale. L’île ne manquait pas d’imagination pour nous offrir des paysages surprenants et variés.

Après cette brève parenthèse, nous étions bien contents de retrouver le lagon intact, la barrière de corail et l’ombre des filaos.

Catherine

Fermer le menu