Sur les chemins – Atelier 4 : Sur les chemins de l’étoile

Sur les chemins – Atelier 4 : Sur les chemins de l’étoile

À la proposition d’écriture qui suggérait d’évoquer une naissance, Bernard a choisi de répondre sur le mode du récit avec « Naître dans les hauteurs », Ilana, elle, a choisi la forme poétique dans « Brit – L’Alliance » et dans « Clarté », Berthy fait dialoguer deux personnes qui n’en font peut-être qu’une seule ?

Trois textes à découvrir ci-dessous.

Naître dans les hauteurs

Bernard

  Nous habitions au début de notre mariage sur les hauts plateaux de l’Ardèche. A mille mètres d’altitude la burle ne cesse de souffler, l’habitat n’est pas très confortable dans ces villages isolés, mais c’est là, chez moi, que j’ai voulu donner naissance à ma fille, au grand dam de ma famille. Ma mère particulièrement anxieuse m’avait sérieusement mise en garde : « ce n’est pas sérieux, on n’accouche pas chez soi à notre époque, tu devrais aller en clinique comme tout le monde… ». Je n’ai pas écouté ses injonctions, j’ai persévéré dans mon projet car il faisait partie de mon histoire, comme je vais vous l’expliquer.

  C’était en 1950, dans un de ces petits pays d’Amérique de Sud encore peu développés. Mon père y avait été envoyé en mission culturelle, avec femme et enfants. A Quito, dans la cordillère des Andes, pas beaucoup d’hôpitaux, de la pénicilline au compte-goutte et des chirurgiens qui n’inspiraient pas une confiance absolue. Cette année-là je devais arriver au monde. Ma mère ne savait pas très bien comment préparer ma naissance. Elle en avait vu d’autres pendant la guerre, elle avait une santé de fer, un mari à côté d’elle qui la soutenait, et elle avait toute confiance en un médecin d’origine juive d’Europe Centrale, qui avait fui les persécutions en s’installant dans le pays. Il était gros et mal fagoté, il parlait très mal l’espagnol, mais c’était certainement un des meilleurs médecins de la ville. Il était d’ailleurs devenu un familier de la famille, et ma sœur aînée, avec son air jubilatoire l’appelait « el Guapo », le bel Homme. Bref le meilleur endroit pour accoucher apparaissait comme étant la maison où nous habitions.

  Le jour de ma naissance approchait. Cependant elle avait failli de ne pas pouvoir se produire. En effet, ma mère, enceinte de neuf mois, prenait encore des leçons de conduite pour faire valider son permis français que les autorités ne reconnaissaient pas. Le moniteur, un Cholo comme on disait, c’est-à-dire un métis de Blanc et d’Indien, l’avait emmenée faire des essais de démarrage en côte dans une banlieue impossible, où elle avait cru voir sa dernière heure arriver et la voiture disparaître ! Heureusement l’accouchement, que je ne peux évidemment pas vous raconter, c’est passé tout à fait normalement. Il fallait me donner un prénom qui fasse couleur locale, c’est pourquoi je m’appelle Piedad. Je suis très fière en outre d’avoir une petite particularité par rapport à ma fratrie : étant née à près de 3 000 mètres d’altitude j’ai davantage de globules rouges dans le sang, ce qui lui permet une bonne oxygénation.

  Trente ans plus tard, sur les hauts plateaux de l’Ardèche, j’attendais ma fille. J’ai fait « comme maman », mais je n’étais pas à la même hauteur !

Brit – L’Alliance

Ilana

De sa main il appose le secret,

Son doigt forme un sillon, une barrière,

Qui retiendra à jamais le flot de savoir.

Clôt les lèvres de celui qui va naitre.

Son ventre s’arrondit.

Elle rayonne,

Car ce sont ses entrailles

Qui produisent la vie,

Accueillent un miracle biologique.

Il nage, il flotte, il lévite

Dans les eaux matricielles.

Maïm… Eaux

Recroquevillé,

Son devenir ne se devine pas à sa taille.

Il marchera, parlera, pensera,

Ses mains, ses idées, feront de lui un créateur.

Il crie, il pleure, il sent l’odeur de celle qui le porta.

Il dort, il rêve, s’émerveille au grand jour.

C’est un nouveau commencement.

Il illumine la surface des eaux, celles d’en haut, et celles d’en bas.

Le petit homme s’éloigne de sa mère,

Par une seconde coupure, il s’en sépare.

Il entre dans l’alliance.

Son grand père pleure,

Il porte désormais son nom.

Ness, un miracle.

Lorsque l’infiniment grand est infiniment petit.

Brit,

Il entre dans l’alliance.

Clarté

Berthy

  • J’ai beaucoup gonflé, mes extrémités remuent, le sang envahit ma tête. Je suis poussé et de plus en plus secoué. Lorsque mes paupières s’entrouvrent, l’étrange et molle enveloppe s’est rapprochée de moi.  Cherche-t-elle à absorber le liquide où je baigne et à m’étouffer ?  La place me manque !
  • Tu ne peux m’entendre mais tout se déroule comme prévu. Tu affrontes ton tremblement d’être comme ceux de ton espèce.
  • C’est comme un appel. Je suis aspiré dans une direction. Je vais buter contre la membrane opaque ! Elle m’empêche de faire attention aux voix et aux caresses venues du lointain, dont j’aimais attendre le retour, aux nuances de gris colorés apparus depuis peu dans le noir et au battement familier du cœur de mon être plus intense depuis peu.
  • Tu es préparé au saut. Tu as été fabriqué sans avoir ton mot à dire. Tes paroles viendront  plus tard pour reconnaître  l’amour et le désir qui t’ont propulsé dans le tourbillon…
  • Je suis seul, je ne gêne personne. Je suis à ma place. Je veux la garder !
  • Personne ne peut ni ne veut vivre enfermé. Ton autre monde t’attend. Tu es armé pour y entrer.
  • Je ne veux pas me battre. Depuis peu, j’entends l’affairement autour de moi alors que j’aspire à la tranquillité. Je me renferme en moi. Non, ne pas y aller !
  • Aucune curiosité ? Tu es attendu. Des mains, semblables aux tiennes mais grandes et énergiques sont prêtes à se tendre et t’empoigner.
  • Je ne veux pas être remué. Mon corps refuse d’être pressuré. Je suis déjà assez dérangé !
  • Tu le seras souvent. Autant commencer immédiatement, avec tes forces toutes neuves. Tu seras tapoté et bercé après le grand choc. Ce sera un instant unique d’éveil pour toi- si ce n’est, le plus important. Ton cri te déchirera et t’emmènera dans un profond sommeil.
  • Ainsi suis-je forcé de ne plus augmenter ?  Il faudrait pouvoir traverser la paroi ou être jeté par une ouverture providentielle. Je crains d’exploser. La peur de tomber dans une béance vertigineuse et d’être englouti dans des mondes infinis,  sans ma bulle protectrice,  m’étreint. Quel bouleversement lorsque ma tête s’est retournée, en m’emportant à l’envers de moi-même. Et, depuis, ça n’arrête pas. Je suis totalement sens dessus-dessous !
  • Tu as beaucoup appris dans ton monde idéal. Il ne peut que disparaître.  Tu l’oublieras, tout en essayant de le retrouver et sa quête sera l’un de tes moteurs de vie. Tu t’en consoleras, tu auras parfois l’impression d’en retrouver le goût et tu le nommeras nostalgie. Tu te créeras d’autres habitacles. Ta tête t’y aidera ; elle est ton amie même si tu la rends fautive de ton renversement.
  • Est-ce cela vivre ? Etre délogé et confronté à l’inéluctable. Avancer dans l’inconnu ? Faire marcher sa tête ?  Aucune route devant moi !
  • Tu as trouvé au moins une réponse. La principale à mon avis.
  • Je suis un frêle fétu, entouré de parois de chair qui m’ont leurré et cherchent à m’expulser. Je ne suis pas prêt. Ou peut-être le suis-je…? Je ne parviens pas à me faire une idée de mon état. Mon non et mon oui s’affrontent et me ballotent. Quelle impasse !
  • Ce balancement est le signal.  Ce scintillement, à peine perceptible du côté de ta tête t’indique la direction et s’épanouira en une grande clarté dès ta sortie.
  • Je ne veux pas être ébloui. Je suis perdu. L’idée du vide de dehors me sidère. Je connais le vide  mais il était à ma taille. Aucune aide à attendre de cet immense gouffre !
  • Les voix entendues dans ta bulle seront bien plus éclatantes et caressantes qu’elles ne t’apparaissaient. Tu les voudras constamment auprès de toi ; elles ne seront pas toujours là mais elles t’habiteront. Comme d’autres voix plus tard.
  • Ces voix m’accepteront-elles ? Voudrai-je d’elles ? Que se passe-t-il ? C’est un branle-bas de combat. Je perds mon monde ; mon lien est coupé, je suis en suspens, ma tête se vide. Je m’emplis d’air. Il fait froid. Je suis aveuglé. On m’agrippe. Ce monde trop bruyant ne me convient pas !
  • Au moins tu t’en es sorti! L’énergie de ton cri a envahi toute la pièce mais tu en as fini de pleurer maintenant. Tu es posé contre une peau moelleuse et réconforté.
  • Je me recroqueville en compagnie de la petite lumière. Elle me réchauffe et m’apaise. Je ferme les yeux.  L’éclat grandit, rayonne en tous sens et s’accroche à l’infini des couleurs. Un murmure. Moi ? Une voix humaine ? Toi ? Je suis si fatigué.
  • Tu retrouves le silence de ton abri disparu et t’endors dans ton rêve. Tu sembles né sous une bonne étoile, à vouloir l’abriter en toi.
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