Maurice Genevoix – Un jour

Maurice Genevoix – Un jour

LA COMPAGNIE DES ŒUVRES – 7 novembre 2019 – Chronique d’Aliette Armel

Que peut souhaiter un homme de quatre-vingt-huit ans, après avoir traversé les grandes guerres mondiales du XX° siècle et la mise à l’épreuve de sa fidélité aux valeurs de l’honneur aristocratique ? Quel désir peut-il encore exprimer après avoir joui de la beauté, celle de la nature aux lois éternelles qui fait jubiler tous les sens, celle d’un étang sous une clarté de lune ou d’un cerf à l’heure du brame, mais aussi la beauté d’une jeune femme à la vigueur et à la splendeur d’une déesse mère ? Quelle demande peut ainsi formuler Fernand d’Aubel, hobereau vivant à l’écart de la société, dans sa propriété des Vieux-Gués en Val-de-Loire, lorsqu’il croise le narrateur d’Un jour, écrivain par ailleurs secrétaire perpétuel de l’Académie française, perdu au milieu de ses bois peuplés d’arbres chantant sous l’effet des bourrasques.

            « Voulez-vous me donner tout un jour – demande d’Aubel à Genevoix – un de vos jours, et le confondre avec l’un des miens ? Je vous promets qu’il ne se passera rien, que ce sera un jour ordinaire, comme ils le sont depuis trente-cinq ans. Je vivrai, vous étant là. Je vivrai comme hier et demain. Et puis… vous partirez, nous nous quitterons, nous ne nous reverrons peut-être plus. Mais je pourrai me dire que quelqu’un sait, que c’est vous, que vous êtes d’accord, et que vous vous souviendrez lorsque j’aurai fermé les yeux. »

            Le narrateur accepte. Il accompagne Fernand d’Aubel tout au long d’une journée dont l’ordinaire se déploie en laissant affleurer l’exceptionnel : la rencontre, les yeux dans les yeux, avec un cerf, rencontre dont l’enchantement atteint la limite de l’indicible ; la destruction d’une pinède par des bulldozers comparés aux chevaux de l’Apocalypse ; mais aussi la révélation de ce « misérable petit tas de secrets » enfouis par d’Aubel : il pourrait être un terreau pour déployer le romanesque… si tel était l’objet du livre.

            Car ce « roman » dont Genevoix ne cache pas le côté autobiographique est avant tout son testament, tout autant que celui de Fernand d’Aubel. Il est son livre ultime, publié en 1976, à l’âge atteint par d’Aubel lors de leur journée commune aux Vieux-Gués. Et ce qui résonne ici, c’est la sagesse d’un homme « profondément en prise sur la vie », dans « une entière acceptation de soi » et persuadé qu’« il n’y a pas de mort pour le passant qui s’est perçu vivant » au milieu de la nature, dans la calme répétition des jours, à peine troublée par les deuils, les amours, et les tentatives de l’argent et du pouvoir pour intensifier le chaos et mettre le monde à l’envers.

            D’Aubel ne cesse pas de croire à la vertu d’une vie ordinaire, « infiniment simple » comme celle invoquée par Dostoievski cité en exergue. Il ne cesse pas de croire à la possibilité d’une connaissance fondée sur l’intuition et le regard comme celle proclamée par les transcendantalistes Thoreau et Emerson : « Nous savons beaucoup plus que nous n’assimilons », écrit Genevoix. Et dans ses derniers jours, d’Aubel rejoint le vieux Whitman dans son affirmation : « Je suis dans l’univers entier et je suis dans tous les temps ».

            D’Aubel lègue à son fils Antoine la charge de planter, en compensation de la pinède abattue par les bulldozers, soixante mille jeunes arbres sur trente hectares, pour que renaisse, chaque printemps, dans la brume nimbée de pollen, la force et la fougue, la chaleur et l’ardeur à vivre des jeunes pousses.

D’Aubel lègue à Genevoix la charge d’écrire, après sa mort, le récit de ce Jour voué à la paix et à la poésie du monde, à la noblesse des vies libres entrant « en communion avec l’essence des choses ».

D’Aubel… un personnage dont la voix se confond étroitement avec celle du narrateur Genevoix au soir de son existence ; une voix entrant, comme en sourdine, en résonance avec celle du braconnier Raboliot mais aussi avec celle des soldats de 14 ; une voix portée par le désir ininterrompu de persister à célébrer, jusqu’au-delà de la mort, la richesse du monde, la communion avec la nature et la fraternité entre les hommes.

Fermer le menu