Le cas Toutankhamon : le subtil et passionnant éclairage apporté par Florence Quentin.

Le cas Toutankhamon : le subtil et passionnant éclairage apporté par Florence Quentin.

Florence Quentin, Dans l’intimité de Toutankhamon, First Editions, 2019: un essai aux multiples tonalités qui redonne vie au plus célèbre des pharaons d’Egypte.

            Par deux fois, à 50 ans d’intervalle, en 1967 et en 2019, un pharaon d’Egypte, Toutankhamon, a occupé la scène culturelle parisienne, pulvérisant tous les records : nombre d’éditions spéciales sur tous les supports médiatiques, nombre de visiteurs se bousculant au Grand Palais en 1967 (1,2 Millions), puis se succédant au fil des « plages horaires » à la Grande Halle de la Villette en 2019. Horaires aménagés, prolongation d’une semaine… le « record » de 1967 sera largement dépassé fin septembre lorsque l’exposition venant du Caire et de Los Angeles repartira vers Londres puis Sydney.

           Une véritable « magie » opère donc autour de ce pharaon. Pas celle, négative, de la prétendue malédiction qui aurait – entre autres ! – causé la mort prématurée de Lord Carnavon, commanditaire des fouilles réalisées par Howard Carter. Dès l’ouverture de la tombe KV62 dans la Vallée des Rois, à l’automne 1922, un premier miracle s’est fait jour : malgré deux incursions de pillards, cette tombe et son contenu à la somptuosité inégalée ont été préservés, quasi intacts. La momie et les objets rituels destinés à accompagner le défunt dans l’au-delà sont apparus tels que les avaient laissés les prêtres qui ont scellé la porte de la sépulture, en mars 1317 avant Jésus-Christ. Son nom est alors apparu à la une de tous les journaux célébrant la découverte archéologique du siècle et a été murmuré dans tous les salons princiers : la reine Elisabeth de Belgique elle-même a fait le déplacement pour assister à l’ouverture officielle de la tombe. Et pourtant, Horemheb puis Ramsès II, les successeurs de Toutankhamon, s’étaient efforcés d’occulter à jamais le nom de leur prédécesseur. « Nommer, c’est créer, explique Florence Quentin. Parole et écriture font exister ce qu’elles représentent » et donc, effacer le nom d’un roi sur toutes les inscriptions c’est le priver à jamais de son existence, de cette magie du nom, que l’Egypte antique révère.

           Pourtant, des siècles plus tard, à l’égal de celui de Ramsès et plus que lui peut-être, c’est le nom de Toutankhamon qui est devenu l’emblème de la splendeur pharaonique, le symbole même de l’Egypte dans l’imaginaire occidental. Son masque funéraire en or fait partie des objets les plus précieux au monde, et c’est une des images les plus reproduites sur les supports décoratifs tout autant que dans les livres d’art. L’oubli dans lequel a été longtemps tenu Toutankhamon a servi, en fait, son actuelle renommée en préservant sa tombe ignorée des pillards : seule l’intuition et l’obstination de Carter et de son mécène Lord Carnavon ont permis de sortir le roi mort à 17 ans de l’anonymat et de faire surgir à nouveau aux yeux de tous le « ka » du roi, représenté par les sculptures fascinantes de vie qui gardaient la chambre funéraire : « Le ka, explique Florence Quentin, est un élément immatériel de l’homme, son double (au sens de « sosie »), une manifestation de sa force créatrice mais aussi conservatrice, en lien avec l’énergie sexuelle. Conçu en même temps que l’être humain, le ka survit au défunt dans la mort, insensible aux stigmates du temps. Partie intégrante du vivant, il se dissocie de l’inertie du cadavre et échappe ainsi au néant. Un double qui survit à son propriétaire, car il incarne son énergie vitale. »

           Florence Quentin nous sert ainsi de guide, de chambre en chambre, d’objet en objet,  à la suite d’Howard Carter alors qu’il avance, fasciné, lors de sa première visite. En 18 chapitres, elle décrit, commente, documente une centaine d’artefacts, choisis parmi les plus fabuleux parmi les 5000 conservés au musée du Caire et surtout parmi les 150 pièces mises en valeur dans la splendide exposition présentée à la Grande halle de la Villette. Le cahier d’illustrations central permet au lecteur de visualiser une trentaine d’entre eux.    

            La « magie » du livre, réside dans son pouvoir à dépasser les circonstances de l’exposition pour faire surgir la vie, comme la sculpture représentant son « ka » ravive la présence du roi. L’écriture fluide de Florence Quentin redonne vie aux objets, à l’Egypte du temps où ils ont été conçus et forgés. Elle manifeste la force de cette civilisation qui dresse son pharaon comme un rempart contre le chaos primordial et qui érige la loi de Maât, « quintessence de la pensée pharaonique : ordre juste du monde, harmonie cosmique, source de justice universelle et cosmique et de prospérité que le roi a pour mission de faire perdurer sur terre ».

           Le savoir de l’égyptologue n’écrase pas la vivacité du récit. Il avance en empruntant, de page en page, des formes différentes : passages en italique qui recréent une scène de l’existence de Toutankhamon, ou un moment phare dans les découvertes d’Howard Carter ; réflexions personnelles sur les interprétations multiples auxquelles ont donné lieu les objets et sur le sens de la quête du passé qui s’exprime à travers elles ; célébrations de la beauté telle qu’elle se révèle, intemporelle, universelle, dans ces œuvres qui au-delà du symbole, du décor et de la fonction rituelle, sont avant tout des créations artistiques et des manifestations d’éclats lumière et de vérité. Les dieux du complexe panthéon égyptien et les mythes fondateurs – par exemple celui d’Osiris, divinité cosmique qui renait au-delà de la mort comme le soleil réapparait chaque matin après avoir traversé sur sa barque l’autre monde – sont, eux aussi, convoqués tour à tour.

La magie des objets préservés dans la tombe du pharaon délivré de son secret se manifeste ainsi également dans le pouvoir qu’ils confèrent à celle qui sait les lire et les animer par son écriture : ancrer dans la matérialité des choses et dans l’émerveillement suscité par leur beauté, une vision du monde remontant à l’aube des temps et qui a encore beaucoup à transmettre aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui.

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