Kamel Daoud : redonner à l’Arabe sa propre vie et sa propre mort

Kamel Daoud : redonner à l’Arabe sa propre vie et sa propre mort

« J’ai toujours voulu défendre comme un droit de propriété le fait de posséder sa propre vie. » Kamel Daoud pose ce principe comme une constante de son engagement dans le journalisme et la littérature. Dans Meursault contre enquête, le roman avec lequel il a obtenu le Goncourt du premier roman en 2015, c’est à la fois contre et avec Camus qu’il défend cette prérogative intangible de tout être humain : exister avec son nom, son visage et son histoire, même si on est un Arabe qui trouve la mort presque par hasard sur une plage des environs d’Alger, abattu de cinq balles par un colon envahi par la lassitude et ébloui par la lumière d’un implacable soleil.

Dans Meursault contre enquête, Kamel Daoud s’inscrit doublement dans les pas de Camus. Il reprend le dispositif de La Chute – un vieil homme nommé Haroun « se confesse » dans un bar auprès d’un inconnu, simplement qualifié d’universitaire. Et cette confession déroule le scénario de L’Étranger, inversant les rôles, transposant en miroir chaque situation – la mère morte de Meursault, la mère bien vivante d’Haroun le narrateur et de Moussa, l’Arabe qui est tué. Cette entreprise de Kamel Daoud représente tout autant un hommage jusqu’à l’absurde qu’une réparation de la « faute » originelle de Camus vis-à-vis des algériens : avoir dépouillé les Arabes de ses livres – et particulièrement la victime de L’Etranger – de leur « droit de propriété » sur leur propre vie et sur leur propre mort.

Daoud redonne donc à l’Arabe son identité (Moussa), sa mère et son frère (Haroun), son histoire de fils ainé, soutien de la mère après la disparition du père. Haroun, le narrateur, lui rend sa vie, mais en ayant besoin de passer par une autre mort, celle d’un Français qu’Haroun tue d’une balle avec pour seul justificatif l’impératif du besoin de vengeance de la mère : après avoir participé à l’enterrement du français tué, elle va pouvoir enfin « retirer son immense vigilance à l’univers et plier bagage pour s’en aller rejoindre sa vieillesse enfin méritée ». C’est comme un écho – noir et sanglant – à la réponse de Camus aux journalistes l’interrogeant sur la situation en Algérie au moment de la réception du Nobel: « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.»

Kamel Daoud serait-il le double contemporain d’Albert Camus ? Il a bien sûr beaucoup de ressemblances avec Camus, même sur le plan de la biographie puisqu’il est, comme lui, le fils d’une famille où seul le père savait lire, avec ensuite un parcours d’écrivain mais aussi de journaliste, engagé, non pas à Combat mais dans Le Quotidien d’Oran où il a couvert la guerre civile. C’est Meursault, contre-enquête et ses 250 000 exemplaires vendus qui l’ont propulsé sur la scène littéraire française et internationale : et comme on l’a dit, il s’agit d’une relecture de L’Etranger, le plus célèbre des livres de Camus et un des romans les plus lus au monde.

Mais il va bien au-delà de ces similitudes ! Dans Meursault, contre-enquête, c’est sa propre identité d’écrivain qu’il construit. Il ne prête pas allégeance mais accepte l’héritage.  Dès son entrée en littérature, il se confronte à la figure tutélaire que Camus représente pour les écrivains algériens de langue française. Et il réussit le plus difficile : s’approprier la langue de l’autre à la hauteur du Nobel mais sans la plagier.

Et ce, pour exprimer sa propre colère. Qui le porte sans relâche et lui permet de faire face à la fatwa lancée contre lui par un chef religieux algérien à la parution de Meursault, contre-enquête, au lynchage sur les réseaux sociaux provoqué par l’article du Monde où il dénonce la « misère sexuelle du monde arabo-musulman » après les violences faites aux femmes en Allemagne. Il est accusé d’alimenter les fantasmes islamophobes.  Il met alors un terme à ses chroniques dans Le Journal d’Oran mais poursuit son travail romanesque avec Zabor ou les psaumes en 2017.

« L’écriture me permet de faire l’inventaire du monde et de ses objets. C’est la mort qui va gagner mais, en attendant, c’est moi qui gagne un peu. », proclame-t-il à travers son personnage Zabor, qui par l’écriture acquiert le pouvoir de faire reculer la mort : un personnage que Camus n’aurait jamais pu inventer !

Chronique d’Aliette Armel pour l’émission de la Compagnie des oeuvres (France Culture) sur « Albert Camus, la politique, l’Europe et le théâtre », diffusion 24 septembre 2020

https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-oeuvres/le-mythe-de-camus-44-la-politique-leurope-et-le-theatre-dalbert-camus

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